Ciné pas si niais.

Cinéma Liberté, Casablanca

 

Comment un concours de circonstances ajouta à la magie du cinéma aux yeux d’un adolescent ordinaire, cela à l’occasion d’une simple projection d’un film tout aussi anodin, et contribua à le contaminer en fan irrécupérable d’audiovisuel. Un ado prit un bus vers 13:30, mais ce fut un pré-adulte qui descendit d’un autre vers 17:00, à l’issue d’une odyssée cinématographique à forte dominante initiatique.


Les  vertus initiatiques d’une expédition casablancaise vers le cinéma Liberté à l’aube des années 80, c’est à dire à l’époque où votre serviteur avait environ 13 ou 14 ans, ne cesseront jamais de lui rappeler pourquoi il est si souvent affligé d’une telle boulimie audiovisuelle.

Tout d’abord, si  l’on se met dans sa peau en ce début de mercredi après-midi hivernal, on se rend très vite compte que le périple lui-même participe largement à l’intensité des émotions qui devaient suivre.

En effet, ce fan de BD aura commencé par « casser sa tirelire », attendu un premier bus pour l’emmener du CIL à la place Makhazine (ex-Verdun), d’où un autre bus finirait par le déposer lui et son camarade, une bonne heure plus tard, devant ce qui ressemblait à un monument, encore passablement impressionnant pour un adolescent à cette époque. Tout cela en vue de se repaître sans retenue des exploits de Captain America, un de leurs super-héros favoris, enfin porté à l’écran .

Le choix du cinéma Liberté n’était pas innocent : nos deux jeunes en goguette ne manquaient jamais de rôder aux abords du café Marcel Cerdan lui faisant face, dans l’espoir d’absorber à la dérobée des éclats de ce mythe casablancais au destin tragique et planétaire. Pendant ce temps, leurs brochettes-frites étaient préparées dans la gargote voisine. Ils avaient en effet renoncé depuis longtemps aux séances de cinéma à la sauce zri3a (graines de tournesol grillées), car conscients et fiers d’avoir chacun entrepris sa métamorphose vers l’homme adulte depuis de longues semaines déjà, le film leur paraissait mériter un accompagnement plus consistant, légitime et approprié à ce nouveau statut. Venait ensuite la phase non-moins cruciale de la contrebande proprement dite, qui consistait à introduire lesdits sandwiches dans la salle, à l’insu des ouvreuses, car dissimulés dans la poche intérieure des anoraks, avant de rejoindre le dernier rang où ils choisissaient minutieusement leurs fauteuils de manière à pouvoir étendre les jambes sur les sièges situés immédiatement devant eux, avant de s’y vautrer confortablement et de déguster à leur aise leur festin durant les cartoons.

Or, ce jour-là, les évènements devaient prendre une tournure inhabituelle. Pour commencer, ils arrivèrent en retard, ce qui précipita la suite du rituel : nos aventuriers durent introduire les sandwiches, encore brûlants, au point que l’un d’entre eux, dont l’anorak datant de 2 ans était alors réellement serré, se vit fréquemment obligé de frotter énergiquement cet énorme bosse cylindrique plaquée de sa ceinture à sa poitrine afin de la pousser « discrètement » vers une zone moins douloureuse, jusqu’au moment où il dut passer devant l’accorte « douanière » âgée d’une petite trentaine d’année.

Durant les deux secondes que dura la confrontation, et comme dans les cartoons dont on pouvait déjà entendre les explosions et autres coups de massue en provenance de la salle, il put voir les yeux de celle-ci s’ouvrir au point de presque sortir de leurs orbites, le tout assorti d’un petit sourire qui s’entrouvrait progressivement. Puis le rituel repris son cours comme à l’accoutumée.

Ce ne fut que quelques années plus tard, qu’il prit conscience de ce qui s’était vraiment déroulé entre l’ouvreuse et lui ce jour-là. Les expressions lues sur le visage de cette dernière commencèrent alors à être interprétées de manière plus vraisemblable et compréhensible.  Ainsi, le sourire initialement coquin, presque admiratif, de la belle douanière fut alors dégradé au rang plus modeste d’amusé,  voire d’attendri. De même, celle-ci n’avait plus été impressionnée au point de se figer, car cette paralysie n’avait été qu’un banal manque de réaction, dû principalement à la queue qui poussait vraiment vigoureusement derrière, impatiente d’entrer dans la salle, afin de ne perdre qu’un minimum de l’action.

On peut toutefois aisément concevoir qu’il veuille un jour rendre hommage à cette vraie femme (et non pas une simple gamine, à l’instar de ses camarades de collège), dont il lui a plu de croire pour un temps qu’elle avait vu un « superman » en lui, ne serait-ce que pour un instant fugace, et cela bien avant que l’adolescent ne fût capable d’apprécier un tel compliment à sa juste mesure…

Dont acte.

(2009)

About uberslan

Cultural Consultant, Composer, Songwriter
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4 Responses to Ciné pas si niais.

  1. Karim Houari says:

    sinon bien, histoire fraiche sympa, tu as du stayle, tu devrais écrire sérieusement quelque chose car ça ressemble au genre de la nouvelle, si tu rallonges par plus de détails et si tu développes plus la rencontre avec l’accorte, je sais pas…
    tu en écris une dizaine de nouvelles de 8 pages chacune, un bouquin de 80 pages, tu publies mais avant tu le fais lire à ton conseiller littéraire c’est à dire moi, sans oublier ma petite commission proportionnelle au nombre d’exemplaires vendus !🙂

  2. Mouna says:

    Une autre! Une autre! Une autre!

  3. Salvadorali says:

    merci pour l’évocation ! bien vu, le passage quasi initiatique du grignotage au dévorage, des pépites aux sandwiches, dans l’innocence malicieuse de la transgression…

  4. 7wadwa says:

    Reblogged this on 7wadwa.

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